11/03/2022
« LA CEREMONIE »
de Claude CHABROL
A) CLAUDE CHABROL (1930-2010)
Issu d’une famille bourgeoise, Claude Chabrol est tout d’abord journaliste, critique de cinéma dans la célèbre r***e « Les Cahiers du cinéma » où, avec ses collègues et futurs cinéastes François Truffaut, Jacques Rivette, Eric Rohmer et Jean-Luc Godard, il participe activement à la petite révolution esthétique mais aussi politique du cinéma que la journaliste François Giroud nommera « La Nouvelle Vague ». Les principes de la Nouvelle Vague sont de faire sortir le cinéma dans la rue, ce cinéma des années 50 qu’on taxe à juste titre d’académisme et dont les représentants les plus connus sont Jean Delannoy, Claude Autant-Lara, Jean-Paul Le Chanois et Christian-Jaque. Leurs films sont le plus souvent des adaptations de romans (Hugo, Zola, Balzac, Maupassant, Dostoïevski, Stendhal, Choderlos de Laclos, Raymond Radiguet) avec de beaux décors, beaux costumes, belle musique, comédiens stars qui règnent sur le cinéma (Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Gérard Philipe, Jean Gabin, Micheline Presle etc.) et sur les épaules desquels reposent souvent les films. La Nouvelle Vague revendique le retour de la place du metteur en scène seul aux commandes de son film. Leur modèle pour cela sera Alfred Hitchcock qui fait valoir cette place au point de ne pas faire apparaître au générique de ses films son nom en tant que scénariste mais seulement de cinéaste.
Les principes de la Nouvelle Vague : scénario original, pas de vedette, caméra à l’épaule dans des décors naturels, pas d’artifice (musique notamment) et le metteur en scène patron de son film.
Cette révolution esthétique va inévitablement durer ce que dure une révolution : peu de temps (3 ou 4 ans maximum) car elle va se heurter à ses propres principes en offrant à tous ses artistes une notoriété phénoménale chez les cinéastes mais surtout chez les comédiens qui deviennent d’énormes vedettes (Jean-Paul Belmondo, Bernadette Lafont, Jean-Claude Brialy etc.). Mais ses effets vont perdurer car si aujourd’hui encore, le cinéma a acquis une plus grande liberté de filmer que dans les années 50, c’est à la Nouvelle Vague notamment qu’il le doit.
Ces journalistes vont donc « frapper un grand coup », François Truffaut en tête avec une plume très acerbe et qui lance un pavé dans la mare dans un article retentissant intitulé « Une certaine tendance du cinéma français » dans « Les Cahiers du cinéma » en 1954 dans lequel il vitriole tous ces cinéastes des années 50. Peu après, tous ces critiques de cinéma sortent leur film : Truffaut avec « les 400 coups », Godard avec « A bout de souffle », Claude Chabrol avec « Le beau Serge »…
Chabrol, bien qu’issu d’une bourgeoisie installée, ne va cesser toute sa carrière durant, de la brocarder et ce, dès ses premiers films pourtant produits avec l’argent de sa première épouse, riche héritière.
Plusieurs étapes se dessinent dans le parcours de Chabrol qui tournera plus de 60 films pour le cinéma mais également des séries TV. Les étapes sont souvent le fait du producteur avec lequel il travaille mais il est impossible de ne pas évoquer aussi ce qui constitue un élément chabrolien indispensable à la compréhension de son œuvre : la famille (au sens large).
En effet, le cinéaste, qui se dit heureux que lorsqu’il tourne, s’entourera toute sa carrière durant des mêmes équipes. On trouve ainsi au générique de ses films Jean Rabier (chef opérateur), Pierre Jansen (musique), le couple Gaillard (montage), Paul Gegauff (co-scénariste), Isabelle Huppert (comédienne qu’on ne présente plus et avec laquelle il tournera 7 films), Dominique Zardi et Henri Attal (plus de 20 films en commun) et mais également des membres de sa famille : Stéphane Audran sa deuxième épouse avec laquelle il tournera plus de 30 films, Mathieu Chabrol, son fils ainé, qui succède à Pierre Jansen à la musique (plus de 20 films), Thomas Chabrol son cadet jouera dans plus de dix films de son père, Aurore Chabrol sa second épouse qui sera sa scripte…
Cette fidélité à ses équipes contribuent fortement à faire de la filmographie de Claude Chabrol une œuvre relativement cohérente et homogène même si certains de ses films sont moins bons, voire (de l’aveu même du cinéaste) foncièrement ratés.
Si l’on oublie ces derniers pour ne s’attarder que sur les grands crus du cinéaste, deux périodes se distinguent très nettement et elles sont liées aux comédiennes. Rien de surprenant, Chabrol ayant toujours accordé au sexe dit faible une part essentielle dans son œuvre. Les femmes chez Chabrol sont les héroïnes et nombreux sont ses films dans lesquels, dès le titre, la femme est à l’honneur (« La femme infidèle », « Betty », « Madame Bovary », « Violette Nozières », « Alice ou la dernière fugue », « Les bonnes femmes », « Les biches », « Une affaire de femmes », « Marie-Chantal contre Docteur Kha », « La fille coupée en deux », « La demoiselle d’honneur »…).
La première période est liée à Stéphane Audran qui fut son épouse et avec laquelle il tournera 13 films. La seconde marque la collaboration avec Isabelle Huppert.
Les grands crédos chabroliens sont, outre la critique de la bourgeoisie, la description d’une société. C’est la raison pour laquelle nombre de critiques l’ont surnommé « le Balzac du cinéma », son œuvre n’étant pas sans rappeler « La Comédie humaine » du célèbre romancier français du début du 19ème siècle. Pour ce faire, il créé des histoires où se mêlent secrets de famille et crime (« La Cérémonie », « Merci pour le chocolat », « Masques »…).
Mais ce qu’il faut aussi retenir dans la carrière de cet immense cinéaste, c’est bien évidemment son sens du filmage, du cadrage et la manière dont il a assimilé la notion de « mise en scène ». Chabrol met en scène au sens fort du terme, faisant de lui un des rares cinéastes identifiables sans que son nom n’apparaisse au générique.
B – LA CEREMONIE
a) Contexte
« La Cérémonie » appartient à la période des années « Huppert » du cinéaste. C’est en effet le troisième film qu’il tourne avec la comédienne après « Violette Nozières » et « Une affaire de femmes », deux films auréolés de nombreux prix dont le prix d’interprétation à Cannes pour Isabelle Huppert. Il s’agit également d’un cycle de films consacrés à des meurtrières, thème qui se poursuivra notamment avec « Merci pour le chocolat ».
« La Cérémonie » est aujourd’hui considéré comme le plus grand film de Chabrol. Il vaudra à Isabelle Huppert son premier César de la meilleure comédienne.
b) Synopsis
Sophie vient d’être embauchée comme bonne chez les Lelièvre, famille bourgeoise installée dans une grande demeure en Bretagne. Eloignée de tout, elle tue son ennui en fréquentant la postière du village proche de quelques kilomètres et que déteste la famille Lelièvre. Progressivement s’installe une complicité sur la base d’un passé douteux des deux femmes qui pourraient bien avoir tué (sa fille pour la postière, son père pour Sophie). Analphabète, Sophie va rapidement perdre pied dans le cadre de son travail. L’escalade de la violence va mener les deux femmes à décimer à coups fusil les quatre membres de cette famille recomposée pendant qu’elle regarde un opéra sur une télé toute neuve. L’enregistrement sur magnétophone va confondre la postière qui trouve la mort au volant de sa voiture juste après son déduit.
c) Analyse
Grand pourfendeur de la bourgeoisie, Chabrol va livrer avec ce film quelque chose de plus subtil encore et qui constitue toute la force de son propos. En effet, non seulement, il décrit une famille bourgeoise dans tout ce qu’elle peut avoir de méprisant, de hautain dans ses rapports ancillaires, mais il va dépasser ce simple passage en r***e persillé d’ironie mordante en montrant une fausse famille bourgeoise, une famille qui « joue » à être bourgeoise. Un peu comme Molière dans « Les Femmes savantes » qui décrit les femmes qui « se rendent savantes afin d’être savantes », les Lelièvre se rendent bourgeois afin de l’être mais de nombreux détails les discréditent.
- Le comportement : de nombreuses scènes sont totalement anti-bourgeoises (manière de se comporter à table, claque dans la figure de la postière)
- La religion : élément qui cimente une vie bourgeoise, elle est ici totalement absente. Seules les deux femmes en parlent (« le jour du seigneur » est évoqué par la postière). On ne voit jamais la famille aller à la messe et on remarque même un portrait de Voltaire, grand anticlérical du 18ème siècle dans le salon.
- La famille : certes, la famille Lelièvre semble très soudée, le mari et la femme s’embrassent régulièrement, les deux enfants sont relativement complices mais il s’agit tout de même d’une famille recomposée : le père et sa fille, la mère et son fils mais pas réciproquement. De plus, la fille tombe enceinte. Tous ces éléments concourent à ne pas pouvoir raisonnablement considérer cette famille comme bourgeoise au sens traditionnaliste où on l’entend en France.
- Les loisirs : ils regardent un opéra dans le salon, comme de vulgaires téléspectateurs qui regarderaient une série télé. Nous sommes dans un exercice de parodie bourgeoise et Chabrol se délecte d’enterrer ses futures victimes (plans en plongée avec les deux filles qui les observent, thème très chabrolien vu dans « La femme infidèle » ou « Merci pour le chocolat »). Les bourgeois vont à l’opéra, ils ne le regardent pas pour inaugurer une nouvelle télévision.
Toutefois quelques éléments embourgeoisent la famille Lelièvre parmi lesquels le rapport à l’argent (la manière de négocier le salaire de Sophie au tout début du film), l’oisiveté (la maîtresse de maison qui tient une galerie pour tromper son ennui), les discussions (scène où sont reçus des amis et où il est beaucoup question des domestiques, sujet inépuisable chez les bourgeois).
La mise en scène au cordeau de Chabrol est construite en crescendo. Revoir le film permet de détecter très vite de petites failles dans le dispositif narratif et qui vont s’ouvrir de plus en plus. En effet dès le départ, Sophie joue avec la maîtresse de maison lorsqu’elle arrive à la gare. Puis elle se dédouane rapidement de ses fonctions lorsqu’elle se retrouve seule (on la voit très clairement prendre possession des lieux avec des gestes de prédateur). Bien sûr l’élément narratif très fort est l’analphabétisme de Sophie, véritable fil rouge durant plus de la moitié du film. Chabrol va d’ailleurs planter quelques balises annonciatrices de cet état de fait qui est à considérer comme un véritable handicap (Sophie montrant le numéro de téléphone de ses anciens patrons ou lorsqu’elle ne réussit pas à allumer la télévision du premier coup). Ce faisceau de failles va trouver bien sûr son acmé au moment du meurtre, véritable cérémonie macabre sur fond d’opéra.
Un film bo**ré de détails
Chabrol est le cinéaste du détail et « La Cérémonie » n’échappe pas à la règle. En voici quelques-uns qui permettent de mieux appréhender ce film :
- Le choix de l’opéra « Don Giovanni » de Mozart. Chabrol était un passionné de musique classique et d’opéra et le célèbre opus de Mozart fait écho au climat délétère et mortifère qui accompagne sa diffusion sur la toute nouvelle télévision des Lelièvre. Il est en effet question d’un vieil homme tué sans le moindre remord par Don Giovanni, séducteur blasphématoire inspiré du personnage éponyme mais en français (Don Juan) créé par Molière.
- Le nom des personnages : La famille s’appelle Lelièvre. Ce patronyme renvoie bien sûr à l’animal qui est un lapin sauvage que les chasseurs en France traquent pour leur chair gouteuse. La famille Lelièvre dont le père est lui-même chasseur, va donc être la proie des deux femmes qui vont utiliser le même procéder pour les exterminer.
- Clin d’œil à… Claude Chabrol : dans une séquence on aperçoit une scène à la télévision. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un film de Claude Chabrol « Les noces rouges » qui se termine très mal également et qui fait partie de la période Stéphane Audran. Chabrol va souvent utiliser ce genre de clin d’œil qu’on pourrait assimiler aux caméos d’Hitchcock, son maître avec Fritz Lang. Dans « La femme infidèle » par exemple, un des personnages passe devant un cinéma qui projette « Les biches », le film que Chabrol a réalisé juste avant…
- Les émissions télé que regarde Sophie : il s’agit de programmes tous plus abêtissants les uns que les autres. C’est bien sûr pour le cinéaste non seulement le moyen de dénoncer cette nullité télévisuelle endémique mais aussi de prendre à témoin le spectateur de l’état dans lequel le personnage de Sophie s’enfonce dans ce marasme cérébral dû à son analphabétisme.
- La séquence où Sophie, à l’aide d’un manuel pour la lecture de la langue des sourds, tente de décrypter le mot laissé par la maîtresse de maison : le cinéaste nous montre le mot à l’endroit puis à l’envers pour nous suggérer ce que représente pour le personnage de ne pas savoir lire. Il nous met dans sa tête, en quelque sorte.
- La fusillade : on voit Sophie tirer également dans les livres de la bibliothèque. Il s’agit bien sûr de tuer ce qui lui provoque ce terrible handicap.
- Le roman que la postière va prendre pour le lire : il s’agit de « Voyage au bout de la nuit », immense roman adulé des Français et signé Louis-Ferdinand Céline. Ce romancier, auteur de pamphlets antisémites absolument épouvantables de haine, fut aussi et continue à être un des plus grands auteurs du XXème siècle. Ce roman-phare de la littérature mondiale est une descente aux enfers du personnage principal, Bardamu qui livre un constat vitriolé de misanthropie sur la condition humaine. Chabrol, qui fut souvent comparé à Balzac pour sa description de la société humaine, affiche ici son goût pour ce romancier dont les idées ne pouvaient que le séduire.
- Les scènes de repas : comme toujours chez Chabrol, elles constituent un moyen de faire avancer l’intrigue. Tous les films de Chabrol comportent plusieurs scènes de repas plus ou moins copieux (de la simple collation au banquet pantagruélique).
Les choix de plans chez Chabrol
Claude Chabrol a une vraie grammaire cinématographique qui lui est propre et, même si ses thèmes de prédilection qui reviennent dans beaucoup de ses films (place de la femme comme héroïne au sens fort à savoir celle qui fait avancer l’intrigue, critique de la bourgeoisie, prépondérance des scènes de repas, petitesse du mâle) constituent véritablement sa carte de visite, sa manière de filmer est assez singulière. Le plan séquence a souvent été utilisé avec maestria mais aussi la plongée et la contre plongée. On retrouve dans « La Cérémonie » cette utilisation notamment pour écraser les personnages (plongée). Pour ce faire, le décor est très souvent constitué d’étages qui renforcent cet effet (dans « le boucher », « La Cérémonie », « Merci pour le chocolat »). Le panoramique quant à lui sert au cinéaste pour promener sa caméra dans les décors de la bourgeoisie même s’il n’hésite pas également à la balader de manière plus scrutatrice comme pour dénicher des secrets d’alcôves ou métaphoriser les non-dits des personnages (dans « La fleur du mal » par exemple).