07/06/2026
La concertation sociale est mise à l'écart à tous les étages politiques. Une remise en cause d'un pilier du modèle belge. Le politologue Jean Faniel (Crisp) décode les forces à l'œuvre.
C'est une petite révolution du modèle belge tel qu'il existe depuis l'après-guerre. Un changement de régime ou presque, qui se dessine depuis plusieurs années mais semble s'accélérer sous cette législature: la mise à l'écart des grands organes de concertation sociale et des corps intermédiaires dans le processus de décision politique.
Et ne pensez pas que cela se limite à une configuration gauche-droite avec, quand la gauche est au pouvoir, une propension à dérouler le tapis rouge aux demandes syndicales; et quand c'est au tour de la droite, comme cette fois avec l'Arizona et les coalitions Azur en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles, une oreille attentive aux seules demandes patronales.
Non. Et plusieurs événements récents en attestent. Le plus frappant fut la poussée de fièvre autour des sauts d'index partiels. Alors que patrons et syndicats étaient parvenus à un accord inédit sur une réforme structurelle de l'indexation, le gouvernement fédéral est resté de marbre. Il a rapidement rejeté cette alternative au "centenindex", pourtant défendue bec et ongles par les fédérations patronales.
Plus symptomatique encore: le Groupe des Dix, plus haute instance de la concertation sociale au niveau national, a quasiment dû forcer la porte pour que le gouvernement daigne lui accorder un rendez-vous.
"Symboliquement, cet épisode marque véritablement une rupture", selon Jean Faniel. Directeur général du Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp), docteur en sciences politiques et fin connaisseur de l'histoire de la concertation sociale, il nous aide à décoder ce qui est à l'œuvre.
Cet épisode est loin d'être isolé, constate le chercheur. L'an dernier, au comité général de l'Inami, des acteurs aussi différents que les mutualités et les organisations de médecins ont expliqué que la concertation devenait de plus en plus difficile parce que les orientations étaient définies à l'avance par le pouvoir politique.
Dans l'enseignement aussi, les différents acteurs dénoncent un manque de concertation par rapport aux réformes envisagées. Pas seulement les syndicats: les associations de parents ou les pouvoirs organisateurs aussi.
D'où vient le "modèle social belge"?
"On assiste à une remise en cause du modèle qui existait jusqu'ici. L'épisode du 'centenindex' est sans doute le plus spectaculaire, notamment parce qu'il a montré un patronat très critique à l'égard du gouvernement. Mais nous sommes face à une rupture structurelle de la concertation — pas seulement de la concertation sociale au sens strict, mais de la concertation au sens large", constate Jean Faniel.
Pour bien comprendre ce qui se joue, il rappelle les origines de ce "modèle social belge". La Belgique est une société divisée: sur les plans philosophique, économique, régional et linguistique. Ce sont ces grands clivages qui ont donné naissance aux principaux partis politiques. "Face à cette réalité, la réponse qui s'est progressivement imposée a été la concertation. L'idée était de gérer ces divisions de manière pacifique en créant des espaces où les acteurs pouvaient négocier plutôt que s'affronter."
À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ce n'est pas l'État qui s'organise pour tenter de répondre à la grande misère dans laquelle vit une grande partie de la population. Le processus part du terrain et, petit à petit, se structure. Aujourd'hui dépeints par certains acteurs politiques comme des "profiteurs du système", des organismes vivant "aux crochets de l'argent public", les syndicats et les mutualités ont créé les premières caisses d'assurance-chômage et le système de soins de santé. Quant aux allocations familiales, elles trouvent leur origine dans des initiatives patronales destinées à stabiliser la main-d'œuvre.
"Ces acteurs ne sont donc pas arrivés après coup dans un système conçu par l'État. Ce sont eux qui ont largement contribué à construire les dispositifs qui formeront ensuite la sécurité sociale. À la Libération, le gouvernement reprend d'ailleurs pour l'essentiel un projet négocié entre représentants patronaux et syndicaux et en fait la base du système qui sera mis en place."
En 1944, les acteurs sociaux - organisations patronales, syndicats, mutuelles, représentants des professions de santé - sont donc placés au cœur du système. "L’idée est simple : ceux qui connaissent le terrain participent à la gestion du système. Et il faut rappeler que ces acteurs sont aussi ceux qui financent le système."
Un rôle tellement central que ces acteurs produisent des normes juridiques: dans tous les secteurs et au niveau interprofessionnel, les conventions collectives de travail négociées entre employeurs et syndicats peuvent être rendues obligatoires par arrêté royal.
Pour Jean Faniel, "lorsque l’on affirme que l’État finance la sécurité sociale, on oublie souvent que cet argent provient largement du travail lui-même. Présenter ces organisations comme de simples bénéficiaires de fonds publics ne permet pas de comprendre leur rôle historique. Elles ont participé à la création du système, elles contribuent à son financement et elles continuent à jouer un rôle important dans son fonctionnement quotidien".
Qui veut la peau des corps intermédiaires?
Mais ce modèle est largement attaqué, constate Jean Faniel.
Sur le plan symbolique, force est de constater que malgré plusieurs mentions dans l'accord de gouvernement, le terme "concertation sociale" apparaît très rarement dans la bouche du Premier ministre ou du ministre de l'Emploi. Et des organes comme le Groupe des Dix sont régulièrement mis hors-jeu, l'épisode récent de l'indexation l'a montré, cela pourrait aussi être le cas concernant le budget mobilité.
Et puis, un travail de sape est mené contre les acteurs, constate le politologue. Il cite: débats autour du droit de grève, de la personnalité juridique des syndicats ou de certaines formes de mobilisation collective... Il y a aussi la question des missions exercées par les corps intermédiaires: volonté de s'attaquer au versement des allocations de chômage par les syndicats, de réduire le champ d'action des mutuelles, décisions affectant les moyens des associations...
"Pris séparément, chacun de ces éléments peut sembler limité. Mais lorsqu'on les additionne, on voit apparaître un mouvement plus large qui consiste non seulement à contourner les corps intermédiaires, mais également à réduire progressivement leur place dans la société. Nous ne sommes plus seulement face à une prise de distance vis-à-vis de la concertation. Nous assistons aussi à un affaiblissement progressif des acteurs eux-mêmes."
Pourquoi cette évolution ? Jean Faniel épingle plusieurs facteurs. Un: le fait que plusieurs partis portent une conception de la société davantage centrée sur l'individu que sur le collectif. "Cette conception diffère de celle qui a longtemps caractérisé la Belgique. On se trouve donc face à deux conceptions différentes de la démocratie : l'une privilégie la médiation et la négociation, l'autre une relation plus directe entre le pouvoir politique et les citoyens."
Autre évolution: la fin des liens privilégiés entre partis au pouvoir et corps intermédiaires. "Cela modifie inévitablement leur perception de ces acteurs et de leur rôle dans la décision publique."
Enfin, la Belgique n'échappe pas à cette tendance à l'œuvre dans de nombreuses démocraties occidentales: la réduction progressive du rôle des contre-pouvoirs. "Qu'il s'agisse des médias, de la justice, des associations, des syndicats ou d'autres organisations de la société civile, l'idée sous-jacente est souvent que gouverner est plus facile lorsqu'il y a moins d'acteurs capables de ralentir, contester ou influencer les décisions."
La concertation vise à déboucher sur des accords "win-win", des compromis entre des intérêts divergents. Pour ceux qui estiment qu'il faudrait trancher dans le vif et réformer radicalement la Belgique, c'est forcément frustrant.
"C’est en quelque sorte le revers de la médaille d'un système qui a démontré sa capacité à absorber des crises. Cet amortisseur social constitue une force, mais implique aussi une certaine inertie. Un système stable est nécessairement plus difficile à transformer rapidement."
Pour les interlocuteurs sociaux, il ne s'agit pas forcément de refuser le changement, dit Jean Faniel, mais de défendre un équilibre construit collectivement au fil des décennies.
Certains objectent que ces acteurs, qui ne sont pas élus au suffrage universel, ne disposent pas d'une légitimité démocratique leur permettant d'orienter voire de contrecarrer la décision politique. "C'est une conception très réductrice de la démocratie. Celle-ci ne se limite pas au dépôt d'un bulletin dans une urne."
Les acteurs de la concertation disposent d'autres formes de légitimité, rappelle-t-il. Une légitimité historique, donc, comme on l'a expliqué; financière aussi, via les cotisations sociales; et fonctionnelle: ils font vivre les dispositifs au quotidien, en remboursant les soins de santé, en organisant l'école ou en représentant les entreprises.
"Il existe également une légitimité du nombre, ajoute Jean Faniel. Les syndicats comptent environ 3,3 millions d'affiliés, et reçoivent un soutien assez large lors des élections sociales. Les mutualités ont plus de 11 millions d'affiliés et organisent aussi des élections, tout comme les associations médicales. Les organisations patronales représentent quant à elles des milliers d'entreprises. On ne peut donc pas considérer que ces acteurs ne représentent personne." Pour le politologue, il s'agit là d'autant de formes de légitimité qui complètent la légitimité parlementaire.
Peut-on se passer de la concertation sociale?
Rien n'est éternel. Mais pendant que les gouvernements passent, les interlocuteurs sociaux, eux, restent et garantissent une forme de continuité du système. "Ces organisations maîtrisent finement les réglementations et les réalités de terrain. Souvent, beaucoup mieux que les responsables politiques eux-mêmes."
L'école, l'hôpital ou encore la sécurité sociale: la Belgique a délégué à des acteurs privés collectifs ces missions d'intérêt général. "Dès lors, si l'on veut retirer ces missions à ces acteurs, il faut répondre à une question très concrète : qui les exercera demain ? L'État ?", interroge Jean Faniel. "Cela supposerait davantage d’intervention publique, ce qui n’est pas forcément cohérent avec le discours libéral qui, par ailleurs, plaide pour une réduction du rôle de l’État. À moins que l'objectif, à terme, soit en réalité de supprimer purement et simplement certaines de ces missions. Cela conduirait à remettre en question des éléments fondamentaux de la protection sociale. On entrerait alors dans une logique totalement différente."
"Il ne faut pas fétichiser la concertation sociale. Elle n’est pas parfaite et ne constitue pas la seule manière possible d’organiser une société. Elle peut parfois tourner à vide. La question est de savoir ce que cette concertation produit concrètement."
Puisqu'elle nécessite dialogue et compromis, elle permet la pacification sociale, souligne l'expert. Car quand la décision résulte d'un processus de concertation, elle bénéficie généralement d’une plus grande acceptation. Si cette logique est remise en cause, la conflictualité augmente. C'est ce qu'on voit aujourd'hui. Le nombre de journées de grève atteint des niveaux extrêmement élevés, constate le politologue.
Est-ce l'équivalent d'une réforme de l'État?
Affaiblir les fondations sur lesquelles repose le modèle belge depuis des décennies, n'est-ce pas opérer une "réforme de l'État" qui ne dit pas son nom? S'il préfère éviter d'utiliser ce terme, Jean Faniel acquiesce sur le fond: "On assiste à une transformation des structures profondes de la société belge. La Belgique s’est construite autour de mécanismes de médiation. La concertation en fait partie. Les corps intermédiaires aussi. Lorsque ces mécanismes sont affaiblis, c’est effectivement une partie du modèle belge qui est remise en question."
Cela n'est pas pour déplaire à la N-VA, aujourd'hui au cœur du pouvoir fédéral. "Pour une formation qui souhaite à terme dépasser le cadre actuel, la remise en cause de certains mécanismes constitutifs du modèle belge n’est évidemment pas sans signification. Cela ne signifie pas que tout est planifié ou coordonné. Mais il existe une cohérence idéologique entre ces différentes évolutions."