30/09/2025
Bonjour chers tous. Bonjour Pr Boni.
Je souhaite une fois de plus m’exprimer sur un thème fondamental : "La formation dans les écoles de cinéma et de télévision : entre théorie et pratique."
Ce sujet sera brillamment modéré par le Pr Assie Boni, figure incontournable de la critique cinématographique, et soutenu par l’immense Pr Akaffou Bertin – un maître au sens plein du terme. Lorsque nous nous croisons à l’ISTC-P ou à l’ESMA, nos conversations peuvent durer des heures, toujours autour du cinéma ivoirien. Son engagement et sa passion sont intacts. Les Akaffou sont, à mes yeux, une véritable bénédiction pour le cinéma de Côte d’Ivoire.
Le choix du Dr Adiko pour intervenir sur ce thème est également judicieux. Militant infatigable de la formation cinématographique, il fait partie de ceux qui forment, chaque année, des centaines d’étudiants avec rigueur et dévouement.
Cher Pr Assie Boni, permettez-moi d’apporter une réflexion personnelle sur ce sujet, que je trouve non seulement pertinente mais urgente.
La question que je voudrais poser est la suivante : Comment l’enseignement du cinéma et de l’audiovisuel a-t-il évolué en Afrique, et plus spécifiquement en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Burkina Faso ces trois pays qui représentent plus de 75 % de l'industrie cinématographique et audiovisuelle en Afrique de l'Ouest ?
Ce déséquilibre est analysé par Claude Forest, chercheur et spécialiste des politiques de diffusion cinématographique, qui rappelle que "la formation se concentre trop souvent sur la production, au détriment de la diffusion, de l’exploitation et de la critique". Dans son article intitulé « La formation aux métiers de la distribution et de l’exploitation : une urgence oubliée » (paru dans Cinémas d’Afrique aujourd’hui, 2017), il démontre l’importance de former des professionnels capables d’accompagner les films au-delà de leur fabrication.
Claude Forest pour ceux qui ne le connaissent pas est un maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’économie du cinéma et de la distribution. Un grand specialiste du cinéma en Afrique. Il milite depuis des années pour une réforme des formations afin d’intégrer les métiers dits "invisibles" du cinéma (distribution, exploitation, marketing), essentiels pour la vie des œuvres. Ses travaux sont une référence dans la réflexion sur les politiques cinématographiques, notamment dans les contextes africains francophones.
Je pense que certaines formations sont encore trop centrées sur la technique. Les écoles comme l’INSAAC, l’ISTC-P, l’ESMA, l’UIA, et d’autres, offrent des formations sérieuses sur les aspects classiques du cinéma : réalisation, scénarisation, prise de vue, son, montage. C’est essentiel, oui, mais aujourd’hui, c’est insuffisant.
Qu’en est-il de la formation aux trois piliers de la diffusion cinématographique : la distribution, l’exploitation, et la critique ? Ces éléments sont pourtant fondamentaux pour comprendre la chaîne de valeur du cinéma. Hélas, ils restent souvent marginalisés dans les curricula.
Une question centrale. comment faire vivre un film après sa production ?
C’est, à mon sens, la vraie question. La formation actuelle permet-elle aux étudiants de garantir une vie à leurs films après leur réalisation ? Je crains que non.
En tant que critique de cinéma, intervenant à l’ESMA et proche de nombreuses institutions comme l’INSAAC ou l’ISTC-P, je suis régulièrement sollicité par des étudiants désireux d’apprendre la critique et la prescription cinématographique. Ce besoin est réel et croissant.
En 2022, j’ai organisé les Rencontres Annuelles de la Critique d’Art (RACA) sur le thème de la critique cinématographique et de la prescription. Universitaires, étudiants et professionnels y ont échangé avec passion.
Aussi.Pr Assie, il faut trouver le juste milieu entre l'apport des professionnels et des académiques. Trop souvent, les professionnels expérimentés sont écartés au motif qu’ils ne sont pas "docteurs". Mais combien de docteurs n’ont jamais exercé sur le terrain ? Je ne veux pas ouvrir ce débat ici, mais il est temps que les écoles trouvent un juste milieu.
Ce ne serait pas un scandale, par exemple, que Sonia Guyza enseigne la distribution cinématographique. Diplômée de grandes écoles, ici comme en Europe, elle est ancrée dans la pratique. Elle apporterait une méthodologie différente, certes, mais précieuse.
Il faut vraiment un corpus d’enseignement qui répond aux besoins...
Aujourd’hui, le corpus d’enseignement doit s’adapter aux réalités du secteur, à l’échelle internationale :
L’émergence des plateformes de streaming,
Le marketing digital,
La critique numérique via YouTube, blogs ou podcasts,
Les nouvelles stratégies de diffusion (festivals, VOD, projections itinérantes...).
Or, nombre de nos écoles continuent à enseigner selon des modèles hérités des années 80-90, calqués sur d’anciens schémas européens. C’est ce que Claude Forest qualifie de "re**rd pédagogique structurel".
Les conséquences de ce re**rd ?
Les jeunes diplômés ne savent ni monétiser leurs œuvres, ni les faire circuler ;
Ils ignorent les réseaux de distribution et les logiques d’exploitation ;
Le regard critique local reste faible, ce qui appauvrit le discours cinématographique ivoirien et africain.
Des pistes concrètes pour réformer la formation Pr Assie
Intégrer pleinement les volets économie du cinéma, Marketing, Distribution et Critique
Créer des partenariats avec les professionnels du terrain (distributeurs, exploitants, critiques, journalistes, programmateurs, etc.) pour des ateliers pratiques.
Encourager la création de médias critiques locaux sur des revues, des Chaînes YouTube..
(Je suis totalement disponible pour encadrer ce type de modules et Dr Adiko le sait.)
Mettre en place des modules sur les plateformes numériques, les marchés du film,
les festivals, étudier des cas concrets de succès africains récents, notamment en termes de diffusion, la prescription, la critique et d’exploitation.
Pour conclure, il est temps de repenser la formation pour qu’elle reflète les réalités contemporaines du cinéma. Un film ne se termine pas à la sortie de la salle de montage. Il commence à vivre à partir de là.
Christian Guéhi
Critique cinéma, Président de l’Organisation Professionnelle des Critiques d’Art de Côte d’Ivoire, Expert en communication et médias, journaliste culturel et lauréat du Grand Prix de la critique d’art en Afrique
Commissaire général des Rencontres Annuelles de la Critique d’Art (RACA)