13/05/2026
Au cœur des ténèbres : l’apocalypse d’un metteur en scène
Plus de dix années ont passé depuis la découverte d’Apocalypse Now, film baroque et dantesque, dans lequel toutes les expérimentations semblent avoir pu trouver leur place, quand sort, en 1991, ce documentaire sur le tournage de ce film culte.
La plupart des images sont celles d’Eleanor Coppola, la femme du réalisateur. Sur le tournage, avec époux et enfants, elle le filmait, l’enregistrait, parfois à son insu. C’est cette matière filmée qui constitue ce témoignage exceptionnel, vestige de ce tournage hors norme.
Marlon Brando, dont le cachet était d’un million de dollars par semaine — et pas un jour de plus —, était censé perdre du poids ; lorsqu’il s’est présenté, il en avait pris un peu plus et n’avait pas lu une ligne du livre de Conrad, qui donnait pourtant toute son essence au film. Harvey Keitel avait été remercié en cours de tournage et remplacé au pied levé par Martin Sheen. Le même qui, du haut de ses 36 ans, fumait trois paquets de ci******es par jour, n’avait aucune condition physique et fut victime d’une crise cardiaque. Il fallut attendre son retour après qu’il eut été pris en charge à temps.
Un typhon fit 200 morts et détruisit tous les décors.
Les troupes du gouvernement philippin vinrent récupérer les cinq hélicoptères du film pour mener une opération contre des rebelles qui sévissaient à cinq kilomètres du lieu de tournage.
Francis Coppola, qui sortait du succès du film Le Parrain, finançait lui-même son Apocalypse Now, fresque sur des combattants américains au Vietnam dont personne ne voulait.
Il avait hypothéqué sa maison familiale.
Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes autour de ce long métrage qui deviendrait le chef-d’œuvre que l’on connaît aujourd’hui…
Est-ce que les grands réalisateurs américains de l’époque n’ont pas tous cherché à s’affranchir d’Hollywood et de ses contraintes, qu’ils jugeaient formatées, pour créer une œuvre artistique flirtant parfois avec la mégalomanie ?
Chez Cimino, après Voyage au bout de l’enfer, ce fut La Porte du paradis : 3 h 39, un budget de 44 millions de dollars et 220 heures de rushes. Le film fut retiré de l’affiche après une semaine d’exploitation. George Lucas, qui devait à l’origine adapter le livre de Conrad, réalisera finalement les Star Wars, tandis que Martin Scorsese enchaînera Raging Bull après Taxi Driver. Il y avait de la démesure chez ces grands noms du cinéma américain, qui ont marqué par leurs œuvres l’histoire du septième art.
Devant ce documentaire, il ressort avant tout un homme, un artiste à l’énergie f***e, cherchant à maintenir à flot la communauté qui fit Apocalypse Now, mais aussi beaucoup de chaleur humaine dans ce qu’il parvient à impulser, sans toujours savoir où il va, pour continuer de susciter l’envie chez chacun.
Ses enfants sont présents ; la petite Sofia, qu’il tient par la main, porte déjà dans le regard ces mêmes yeux Coppola, qui voient le cinéma de son père. Mais en sortant du documentaire, on se demande si derrière chaque grand artiste ne se cache pas simplement un autre être humain.
C’était vrai chez les Salgado ; cela l’est aussi chez les Coppola. Madame confie face à la caméra qu’ils étaient devenus un peu trop riches, qu’il y avait trop de pièces dans leur maison. Quand bien même ils pouvaient tout perdre, il fallait humainement revenir à une forme d’essentiel. Et lui avait besoin d’avancer sur son projet, sans quoi il ne serait plus vraiment lui-même. Francis Coppola était entreprenant, il trouverait toujours le moyen de nourrir sa famille.
La foi en son art et en l’autre, c’est peut-être là la recette des grands artistes et des grandes œuvres, et assurément la beauté de certains couples.
Il y a de la lumière au cœur des ténèbres…
Hearts of Darkness: A Filmmaker's Apocalypse (E.U. 96 mn) de Fax Barh et Georges Hickenlooper